à l'encontre de notre choix Tchéco-moraves poètes-Petr Kral-Après la catastrophe-Poezija Češke i Moravske

Publié le par Thomas Dretart

        Petr Kral,poète
         
       
         
       
         
        Né en 1941 à Prague, il vit à Paris depuis 1968. Il
écrit en français. Outre des essais sur l¹imaginaire des comiques cinématographiques ou du surréalisme pragois, il est auteur, en français, de prose (Prague, Champ Vallon, 1987 ; Arsenal, MEET & Arcane 17, 1997) et de
nombreux livres de poésie. Il a également a contribué à diffuser la poésie tchèque grâce à ses travaux de traduction ( La poésie tchèque moderne, Paris, Belin, 1990).
         
       
Bibliographie:


Vocabulaire
Flammarion (2008)

Pour l'Ange, Editions Obsidiane, 2007
Prague, Champ Vallon, 1987 et 2000
Aimer Venise, Obsidiane, 1999
Le Poids et le frisson, Obsidiane 1999
La vie privée, Belin, 1997
Le dixième, Ed. du Mécène, 1995
Quoi? Quelque chose, Obsidiane, 1995
Le droit au gris, In'huit Le Cri, Bruxelles, 1994
Sentiment d¹antichambre dans un café d¹Aix , POL, 1991.
Témoin des crépuscules, Champ Vallon, 1989
Pour une Europe bleue, Arcane 17, 1989
Routes du Paradis, Pierre Bordas et fils, 1981

         
        *** extrait***

Avec mon cigare transporté maintenant comme tout le monde,
 de bonne heure,
des bouillonnantes arènes de l'Antiquité vers les camps
 insonores de demain.
Le marchand de poulets en a marre du poulet,
seul l'imbécile du dessus ne se lasse pas du martèlement
 de ses baffles,
le cochon n'a pas revendiqué l'ail dont on le pique.
Le jour se souvient vaguement du piano délaissé quelque part sous une chute d'eau, peut-être seulement sous la douce écluse des ans. Dans le monde
 sans bon Dieu
le lointain sourire d'un salon de coiffure ; en guise de thérapie, le feuilletage
 hésitant mais appliqué
du vestiaire des rues au fond des après-midi,
en prime parfois également un cul
surgi d'un coup parmi les cordes excitées du quatuor,
face à tous et à personne.

Extrait de Déplacements, inédit.
       

Si le choix qui suit ne prétend offrir au lecteur qu’un bref tour d’horizon, il suffit à démontrer, je pense, que la poésie tchèque est aujourd’hui bien vivante; qu’elle oppose à elle seule, par sa richesse et sa diversité, un démenti éclatant aux affirmations – aussi superficielles que hâtives – selon lesquelles rien d’important ne se passe désormais dans la culture des pays libérés du totalitarisme communiste.

Par son pouvoir de créer des mondes à partir de simples sensations, la poésie, certes, demeure un moyen d’expression privilégié, le plus prompt à repeupler le vide et à assurer la poursuite de l’aventure humaine après les pires catastrophes. La poésie tchèque actuelle, à nouveau libre de jouer de toutes ses ressources malgré les problèmes pratiques que rencontrent – comme partout ailleurs – son édition et sa diffusion, ne doit pourtant pas sa vitalité aux seules voix nouvelles; de nombreux auteurs mûrs continuent autant à l’enrichir, ne fût-ce que du fait que leur œuvre, après la levée de la censure, peut enfin être connue – et agir sur les esprits – dans toute son étendue.

S’il fallait dire d’emblée les principales qualités dont les poètes tchèques – toutes générations confondues – me semblent faire preuve, j’en nommerais notamment deux : la volonté d’aller loin, le refus d’être dupe. Si la première, essentielle à toute expression poétique, désigne simplement l’attention à la sensibilité et à la pensée propres à chaque auteur, dans ce qu’elles ont d’inimitable et de singulier, et l’obstination nécessaire pour en exprimer jusqu’aux ultimes nuances – quitte à dépasser les limites de toute beauté ou règle de jeu convenues –, ce que j’entends par refus d’être dupe est sans doute un trait plus spécifiquement «local». Ancré autant dans le «tempérament national» que dans l’expérience historique du pays, trop souvent traité en simple otage d’une politique décidée ailleurs, ce refus ne se traduit pas seulement par un va-et-vient perfide des poèmes entre lyrisme et humour, entre affirmation d’une vision personnelle et auto-ironie ou, même, un «éloge» désabusé de la seule banalité quotidienne. Il va souvent jusqu’à une profonde méfiance à l’égard de la poésie elle-même et de toute volonté de construire une œuvre; le «post-modernisme» tchèque, ramené dans ses formes extrêmes – comme chez certains auteurs «underground» – à une poétique de propos et de blagues de bistro (voire de simples rôts dégoûtés), est en ce sens bien différent de ce que ce même mot désigne ailleurs. Ce qui, soit dit en passant, suffit à démontrer l’étroitesse de certains discours avant-gardistes «occidentaux», justifiant par une nécessaire autocritique de la poésie les seuls jeux de syntaxe et de figures rhétoriques… S’ils conçoivent semblablement cette autocritique comme un ressort créateur, les poètes tchèques la détachent aussi volontiers des références littéraires et des renvois – si distants soient-ils – à une mémoire culturelle ; peu soucieux de s’inscrire dans l’histoire des textes, ils cherchent plutôt à rattacher étroitement leur expression à une expérience vécue, même tout élémentaire, pour en conserver l’authenticité. Cet empirisme est du reste lisible jusque chez les auteurs qui, par railleurs, se réclament du catholicisme et de son héritage spirituel, et dont les plus inspirés – d’Ivan Slavík à Pavel Kolmačka – demeurent grâce à lui ouverts à la trouvaille malgré les certitudes «toutes faites» qu’ils ont épousées philosophiquement.

Cette anthologie, je l’ai dit, ne cherche à donner de la poésie tchèque actuelle qu’une vue d’ensemble; à rendre sa richesse sous une forme condensée, sans entrer, dans le détail des œuvres personnelles et des différentes tendances sur le fond desquelles elles se détachent. Tout en tenant compte de leur diversité, j’ai d’ailleurs tenu à présenter des poètes plutôt que des poétiques; aux auteurs-spécialistes, connus surtout pour la singularité de leurs procédés ou pour leur fidélité à un programme, j’ai préféré des auteurs plus complexes et plus «complets», chez qui la densité du propos – et de la vision du monde – l’emporte sur la netteté de leur étiquetage. On n’en remarquera pas moins la constante oscillation des Tchèques entre des types de pensée et d’expression très variés, contrapunctiques sinon franchement opposés : un intimisme de journal personnel (Kundera, Juliš, Fischerová) et une ouverture «unanimiste» au monde (Šiktanc, Diviš, Topol), une cérébralité dépouillée (Gold, Hruška) et une sensualité exacerbée (Rajchman), un sens presque bucolique de la nature (Kolmačka) et une sensibilité nerveusement urbaine (Topol), un regard sobrement documentariste (Stašek) et une vision hallucinée (Halmay, Čapek, Marvan), voire différentes formes de post-surréalisme (Erben Dvorský, Nádvorníková), un scepticisme décapant mais détaché face au drame de l’homme (Wernisch, Olič, Kabele) et un diagnostic inquiet, plus interventionniste de celui-ci (Kaprál, Čerepková, Rudyšarová), un lyrisme nostalgique à l’état pur (Schneedorfer) ou constamment déjoué par l’ironie (Listopad, Frýbert), une interrogation existentielle et cosmique transcendée par la foi (Slavík) ou au contraire captée à la source, au niveau de l’expérience individuelle (Hejda, Štolba). La langue des poèmes va semblablement d’une banalité volontaire à une stylisation poussée, le vers et le souffle qui le porte sont tour à tour retenus et amples, minimalistes et généreusement déployés; des esquisses improvisées, à la légèreté d’une aquarelle (Motýl), alternent avec des textes élaborés, tout en strates superposées et en subtils jeux de leitmotive (de Šiktanc à Štolba). Des correspondances secrètes relient en même temps des œuvres très éloignées, un fonds d’empirisme terre à terre et sceptique, d’une modestie et d’une auto-ironie foncière transparaît jusque chez les poètes les plus «mégalomanes», le plus romantiquement exaltés.

Des frissons d’un imaginaire personnel – fût-il discret – animent en revanche jusqu’aux plus «quotidiens» des poèmes, et en élargissent le souffle; des étoiles et des feux follets étranges s’allument silencieusement dans la poussière des trottoirs, illuminent l’espace entre le sujet du poème et le solitaire qui lui fait face dans la brasserie, entre la nudité d’une table de cuisine et le grondement du frigidaire voisin. Mieux que cela, cette disponibilité maintenue au cœur même du banal, en plein encerclement, y ébauche également le tracé d’un cheminement métaphysique, par quoi le poème quitte l’anecdote pour devenir parole essentielle; c’est en tout cas vrai pour la plupart des textes présentés ici, et quoique dans l’ensemble de la poésie tchèque l’expérience d’un espace fermé précède toute ouverture.

Pas toujours, d’ailleurs, sans consentement des poètes. L’histoire du pays, sur ce plan, a influencé autant les poétiques que les attitudes individuelles. Après la liberté des années d’avant-guerre, où – aussi attentive aux courants étrangers qu’aux traditions locales - la poésie tchèque connut un essor exceptionnel et une polyphonie stimulante, l’Occupation allemande et – surtout – les longues années du «communisme» ont autant favorisé le conformisme idéologique qu’une médiocrité spirituelle et artistique. La constante surveillance politique de la scène culturelle a permis d’y briller aux auteurs de second ordre et à une poésie timorée qui, destinée au seul rôle d’une plate décoration lyrique, s’enfermait volontiers elle-même dans l’anecdote, intimiste ou «de circonstances». Face à cette situation et au blocage progressif de toutes les énergies créatrices du pays, d’autres, non sans s’appuyer sur une discrétion inné (et présente dans tout l’art tchèque), ont consenti à n’investir mentalement que l’espace de leur existence privée; même s’ils ont en même temps agi en opposants ou rejoint l’animation des caves «underground» - comme de nombreux auteurs mûrs ou débutants après l’invasion russe de 1968 –, leur réclusion n’en était pas moins fatale. La majeure partie des textes qu’on va lire ne prend tout son sens que sur le fond de ces conditions historiques, qui les marquent autant qu’elles permettent d’apprécier leur effort pour s’en détacher, en même temps que des normes poétiques officielles. L’importance donnée ici, simultanément, à la parole des poètes exilés, ceux qui ont poussé la rupture jusqu’à un saut dans le vide, découle encore essentiellement de ce contexte : pour réintroduire dans la poésie tchèque – de Bohême ou de Moravie – la respiration et la spatialité manquantes, rien de tel que l’expérience de ses nomades, formée au contact direct du «vaste monde» et de son étrangeté.

Le statisme que le régime communiste a imposé aux êtres, réduisant du même coup leur destinée à une longue descente immobile en eux-mêmes, a par ailleurs donné aux poètes tchèques un sens particulier des thèmes «funèbres» – du vieillissement, de la mort, de l’œuvre destructrice du temps. Ils n’y sont pas seulement plus attentifs que d’autres; du fait même des liens étroits qui, pour eux, ont uni la finitude des individus à la lente déchéance d’une société, ils parviennent aussi à dire cette finitude avec une force et des accents inédits, et à en élargir le sens. L’élan métaphysique qui porte les poètes tchèques à la rencontre des absences, de l’invisible et d’un monde au-delà des apparences, se confond semblablement avec la recherche – ou le simple souvenir – d’un ordre disparu, d’un monde humain qui, encore récemment fut bel et bien là, mais dont la marche ravageuse de l’Histoire n’a laissé subsister qu’un écho. Au-delà d’une nostalgie primaire, son rappel attentif et soucieux d’en garder au moins la mémoire résonne autant dans les élégies étrangement «antiques» de Kaprál que dans les nécrologies intimes de Fischerová ou les dramatiques «reportages» de Šiktanc, en contribuant largement à leur tension intérieure.

La matérialité même du monde, le concret des choses et des sensations que les Tchèques excellent à dire jusqu’aux plus infimes nuances, n’a d’ailleurs souvent chez eux qu’une réalité incertaine, creuse et comme évanouie; en particulier chez les jeunes auteurs qui, pour attachés qu’ils soient au fameux quotidien – en semblant même parfois s’y accrocher comme à une ultime certitude –, ne l’ont déjà connu lui-même que sous forme d’ersatz. Le règne de la cantine, en quoi les «démocraties populaires» ont su transformer l’ensemble d’un pays, fut sur ce plan plus rapidement – et complètement – dévastateur que l’avancée triomphale, en «Occident», de l’esprit et de l’esthétique du Prisunic; produit d’un régime aussi disfonctionnel que répressif, ce règne se confond moins avec une misère matérielle qu’avec un insondable désert sensible et humain, sans rapport avec la luxuriance paradoxale qu’offrent sur ce plan les pays réellement pauvres. Le quotidien qu’explorent un Hruška, un Motýl ou un Kabele n’est plus fait, ainsi, que de chantiers abandonnés et des grosses masses sourdes, à peine bourdonnantes, d’incompréhensibles machines en agonie, du béton uniformément répandu sur les trottoirs ou érigé en monument arrogant, sous la forme d’un même cube aveugle et anonyme, au cœur des bourgs les plus perdus, de mauvaises conserves et de mains éternellement tachées de leur graisse; s’ils en continuent de nourrir leur imagination et leur pensée, c’est avec la conscience aiguë qu’il ne s’agit plus que d’un quotidien-fantôme, substitué perfidement à un monde habitable. A partir de quoi seulement, conformément à leur vocation de poètes, ils humanisent par leurs trouvailles cette pseudoréalité elle-même, autant qu’il se peut. Chaque trouvaille, certes, contient déjà en germe une revendication, l’ébauche d’une exigence opposée à la simple acceptation des choses; du seul fait de leur disponibilité – serait-elle d’abord ouverture à ce qui est –, les poètes tracent des chemins jusque dans le désert, là même où tout semble destiné à les faire tourner sur place.

Plusieurs parmi les jeunes auteurs, même s’ils sont eux-mêmes passés, d’abord, par un post-modernisme ricanant et universellement dégoûté (l’exemple de Motýl est ici on ne peut plus «instructif»), manifestent d’ailleurs aujourd’hui comme un élan nouveau, une envie retrouvée de nommer le monde – voire de «faire œuvre» – plutôt que de le rejeter sommairement, d’un simple pied de nez. Certains – comme Halmay ou Rajchman – vont jusqu’à reprendre la recherche d’une «pureté» première, non sans quelques accents messianiques; plus important, toutefois, est qu’ils sachent en même temps pratiquer la poésie comme une aventure, en lui conservant l’ouverture d’une pensée naissante malgré la «sagesse» dont, parfois, ils se prévalent (les textes de Rajchman en particulier témoignent en ce sens d’une fraîcheur quasi rimbaldienne). Le monde est certes triste, et le scepticisme est de mise. A lire les textes des poètes tchèques, on y sent peut-être même poindre, avant autre chose, le pressentiment lucide d’une proche fin de tout – ou du moins de la civilisation que nous aurons crue – brièvement – nôtre. Leur poésie n’en reste pas moins liée, et même davantage qu’ailleurs, à une attention quotidienne à ce qui continue de nous entourer. Chaque jour, à travers cette poésie, quelque chose en vient ainsi à être dit, voir à se passer. N’est-ce pas tout de même, en soi, plutôt une bonne nouvelle ?

Reste à préciser que les traductions qu’on lira étaient toutes inédites en volume, à deux exceptions près : les textes d’Eva Rudyšarová-Mišíková, extraits pour la plupart d’un recueil bilingue publié à Saint-Nazaire (cf. la note sur l’auteur), et le premier poème de František Listopad, qu’on a déjà pu lire dans ma Poésie tchèque moderne parue à Paris aux éditions Belin. Le poème n’y figure cependant qu’amputé d’une strophe, par ma faute que je suis bien content de pouvoir réparer ici. Tous les poèmes, par ailleurs, sont présentés dans l’ordre chronologique de leur publication (s’ils n’existent pas seulement à l’état de manuscrit), souvent décalée par rapport à leur naissance pour cause de censure; ceux qui sont suivis d’une simple date n’ont paru qu’en revue. J’ajouterai enfin que plusieurs auteurs importants sont absents de ce volume pour des raisons purement linguistiques, leur expression étant par trop liée aux ressources spécifiques du tchèque. Je citerai au moins ceux dont le manque me pèse le plus, et qui se nomment, dans l’ordre alphabétique, Miroslav Červenka, Jiří Kuběna, Jan Novák et Andrej Stankovič.

Petr KRAL

 
 

Publié dans Poésie du monde

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