Tomislav Dretar: Introduction à Admiral Mahić-extrait d’une étude plus ample

Publié le par Thomas Dretart






« Gardons la tête froide », M.E.O. Editions, Bruxelles, 2009

(Traduction de bosnien Gérard Adam et Tomislav Dretar)

l'URL http://www.mode-est-ouest.eu

 

 

Je garde le souvenir de l’entrée d’Admiral Mahić dans la littérature de Bosnie-Herzégovine. Elle ne fut certes pas modeste et ne passa pas inaperçue. Pourtant, il ne faisait pas de fracas et ne cherchait à cherchait à marcher sur les pieds de personne, à faire choir qui que ce soit de son piédestal. Comment était-ce possible ?

Ses débuts n’avaient rien de modeste parce qu’il était solide et sûr de lui. Au contraire des autres, il savait ce qu’il faisait. Et les autres ont tout de suite compris qu’il était quelqu’un. On le voit bien aujourd’hui, Admiral Mahić ouvrait des horizons nouveaux dans l’espace littéraire bosnien contemporain, une rupture avec la tradition plutôt épique, toujours régénérée par les influences russo-serbes.

L’establishment littéraire l’a tout de suite marginalisé. Il était la négation immédiate, indubitable, de toute littérature dérivée du réalisme  socialiste. Donc, il était identifié comme un danger pour l’ordre qui régnait dans la politique culturelle de l’époque. Il continue à en être de même aujourd’hui, car le nationalisme étriqué des nouveaux maîtres est tout aussi adversaire de la liberté essentielle à un authentique poète comme Admiral, et génère des haines qu’il ne peut que détester.

Mais là où il réalise son Soi toujours existe une bonne âme qui aime que lui soit libre, qui aime sa liberté, qui paye son titre de voyage pour quitter La Terre à personne. "No man's Land". La bonté est condition naturelle à lui. Mahić érige de monuments à la bonhommie réelle en plus graves moments de l'histoire bosnienne quand le génocide ravage son pays natal.

Ainsi, Admiral est condamné à rester dans un « no man’s Land » littéraire. Heureusement, son pays est la poésie. Non seulement il écrit, mais il vit sa poésie. Tel un Jésus Christ ou un Lao Tse, il est toujours sur la route, sur la voie de l’infini. J’ai dit qu’en entrant en littérature, il ne demandait à personne de lui faire place. Il n’appartenait aucun clan, n’avait aucun programme, il était libre émetteur de sa propre poésie. L’indifférence qui a cherché à l’étouffer au début, le fait qu’on l’ait refoulé dans les marges, ne démontre rien en soi, si ce n’est l’incapacité de la critique de l’époque de découvrir  et de reconnaître une autre nature de la qualité littéraire. Il n’existait pas, en Bosnie-Herzégovine comme d’ailleurs dans toute l’ex-Yougoslavie, une esthétique permettant de donner sa place à un tel poète. La critique littéraire devait se débrouiller pour tirer des conclusions esthétiques de la philosophie dite marxiste, en fait plus bolchevik que marxiste, en ignorant que l’esthétique est le sommet de la philosophie, non la gnoséologie où la philosophie yougoslave s’était égaré. Son univers était construit en termes de production, en fait de production du pouvoir, non de production de vie. Poïésis et tekhné -

« Faire et produire». Tout le monde était en concurrence pour le pouvoir, tout le monde oubliait que poïesis conditionne tekhné. Mais tout le monde savait aussi que la moindre chose échappant au contrôle risquait de faire s’effondrer la pyramide. La poésie était marginalisée par la manière russe. L’idéal esthétique russe s’était imposé en maître. C’était Belgrade qui définissait les valeurs. Si on était différent, on était nationaliste, anticommuniste, libéral, bourgeois pourri… Les bolcheviks partis, d’autres constructeurs de vie pyramidale se sont installés à leur place. Admiral, toujours aussi marginalisé, est devenu un bouclier où se brisent les attaques des esprits rétrograde qui ruinent la Bosnie-Herzégovine, tandis que lui, en esprit, la reconstruit. Mais lui, il a besoin de visa pour qu'il puisse circuler librement par le monde.

 

Entrons dans le vif du sujet.  Il suffit d’entendre quelques poèmes pour sentir qu’il s’agit d’une poésie qui élève l’âme comme l’esprit. On dirait une poésie hymnique. Mais son roi, sur le trône, c’est la parole. Les idées, les symboles, les significations, les sous-entendus, la manière de conduire le jeu, la poétique, sont au service de Sa majesté La Parole. Et l’auteur, la fait danser, chanter, rire, renverser le sens, retourner ses vêtements habituels. D’abord, je dois définir ma position d’observation. Je me situe dans un triangle entre trois points de vue esthétiques, Thomas Stearns Eliot, María Zambrano et Luigi Pareyson. Ce que Thomas Stearns Eliott décode dans The Waste Land

Admiral Mahić le féconde. Chez Mahić il n’y a pas d’avril cruel, si T.S.Eliot montree la peur en une poignée de cendre, Mahić nous donne le moyens à disperser cette peur. Mahić est un Tirésias qu’Athéna n’aurait pat aveuglé, n’aurait pas privé de ses dons de comprendre la parole des oiseaux et de la chanter avec eux. Même le bâton, don d’Athéna, est toujours avec lui. Il marche dans l’Enfer mais derrière lui le noir se ne renferme pas, la lumière éternelle éblouit les voyants du monde d’en bas et la vie peut marcher en tout sérénité.  À l’opposé de  Thomas Stearns Eliot, Admiral Mahić ne reconstruit le mythe : il le crée. Les noms dans sa poésie deviennent paroles en désertant leur sens et leur symbolique usuelle. Puis elles deviennent les personnages qui font le mythe. Beaucoup d’elles sont encore inconnues en Europe, mais l’Europe  les devra  apprendre. Car ce qui est nouveau chez Mahić c’est qu’il n’y a pas chez lui de combat entre Eros et Thanatos. La vie, pour être, na pas besoin de la mort. Pour María Zambrano, où philosophie et poésie font la guerre, la philosophie se perd, comme elle dit, dans l’enfer de lumière. On dirait que Mahić erre sous la lumière du connu, qu’il s’amuse devant le public en faisant des allusions. Mais c’est faux. En prenant le bâton de Tirésias, il nous ramène à savoir ce qu’est la superficie de la vie, sa temporalité. Certains lecteurs vont éclater de rire, d’autres aimeront la sagesse, mais Mahić est, poète il joue avec la parole, il en est  maître. Suivant Zambrano, on est sur la rive de la poésie. Citons-la à propos de Phédon »…, nous gardons un doute sur l’intime vérité de Socrate…Celui qui dit que «la philosophie est une préparation à la mort«, abandonne la philosophie on s’en approchant et prêt à y entrer, fait de la poésie et plaisante. La vérité était-elle autre ? Touchait-il alors à une vérité par-delà la philosophie, une vérité qui ne pouvait être révélée que par la beauté poétique ; »

» Mahić est entièrement là. Ce qui nous conduit directement au grand philosophe italien Luigi Pareyson et à son ontologie de l’inépuisable. Mais comment Mahić est-il inépuisable ? Sans aucun doute par sa poétique de l’inattendu. On connaît déjà les nouvelles et les poèmes à chute. Souvenez vous des « Les Contemplations » de Victor Hugo, du «  « Dormeur du val »

» de Rimbaud, du «Poète » de Musset, plus récemment de « Happy Meal» d’Anna Gavalda, de « Pauvre petit garçon » de Dino Buzzati, «Continuité des parcs » de Julio Cortázar… La liste est vraiment longue. 

Mahić se n’arrête pas là. Il y commence ! Lui aussi utilise ce moyen pour finalisation de son texte, mais chez lui il se n’agit pas d’un procédé littéraire, il crée la poétique de l’inattendu. Faire quelque chose de surprenant chez Mahić conduit vers l’ontologie de l’inépuisable de Luigi  Pareyson. Pourquoi inépuisable ? La réponse est longue et exigerait une élaboration philosophique dont l’objectif dépasse cette présentation d’un grand poète qui fait partie de deux littératures, bosnienne et croate. Contentons-nous de dire que l’inépuisable chez Mahić commence par la fin de ses poèmes. Une fin inattendue, qui nous mène à un début pour voir si est possible ce que dit le poète. Mais aussi, des questions et ses réponses qui s’enchaînent sans fin.

Bref, avec ce type de la poésie, il faut introduire une nouvelle science de la littérature, faute de ne jamais savoir de quoi il s’agit.

 

 

 

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Publié dans Critiques

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S
Je passe te souhaiter une bonne nuit mon ami, aujourd'hui, je n'ai pas pu me connecter avant, et venir sur ton blog, demain je lirais ton article, bises
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S
Ta critique est très bien fondée, papa. Admiral est un grand poète et on trouve chez lui un joue de mots inspiratif aussi bien que de la sagesse incroyable. Merci, papa!
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