Phillipe Leuckx - Bruxelles vu par un poète européen - Tomislav Dretar: Parole, mon logement social–M.E.O. Editions, Bruxelles, 2011
JOURNAL DES POETES - CHRONIQUE POESIE PANORAMA – P. Leuckx – N° décembre 2011.
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De la poésie traduite
Aux grincheux qui pensent que l'adage « traduttore traditore » a quelque réalité, il faudrait rappeler l'insigne tâche que tout passeur s'assigne, celle de donner à lire dans une autre langue la voix qu'il vénère, sent, ressent, connaît à la perfection. Doit-on rappeler le commentaire ébloui d'Ungaretti à propos de la traduction d'un de ses livres par Jaccottet : « le livre traduit par vous est plus beau que le mien »?
Armand Guibert, Monique Bacelli, de René de Ceccatty, Philippe Renard, Bernard Simeone... pour ne citer que quelques passeurs respectifs de Pessoa, Rombi, Penna, Pavese, ont expérimenté cette lourde tâche, mal payée, essentielle de partage.
Voici quelques fruits de passeurs.
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Un classique. Un immense Russe, dont voici une nouvelle présentation chez Alia (petit volume de 144 pages, au prix imbattable de 6,10 euros) de ses Nouveaux poèmes , 1930-1934 : Ossip Mandelstam. La traductrice Christiane Pighetti nous introduit à ces textes d'un Mandelstam de 40 ans, précocement vieilli, explorant l'Arménie, en ramenant blasons et portraits vifs, renouant avec sa Leningrad, dont le très beau poème éponyme marie l'acide vision au ton de désespérance et de mort : J'ai retrouvé ma ville familière jusqu'aux larmes
jusqu'aux fibres, aux glandes d'enfant gonflées
(…)
A longueur de nuits j'attends ces hôtes chers
qui secouent aux huis, des chaînettes les fers.
Nous retrouvons bien sûr les « fameux distiques », ici disposés autrement, et qui valurent, même diffusés sous le manteau, l'emprisonnement et puis l'exil à Voronèje ;
novembre 33, Staline portraituré au vitriol par un poète de 42 ans, qui martèle les constats et s'offre ainsi au bourreau qu'il décrit :
Ses gros doigts comme des vers, pleins de graisse,
ses dires véridiques comme des poids de pesée,
ses moustaches de cafard qui rient,
ses bottes à tige qui luisent épanouies.
(…)
Tout ce qui est supplices est délices
et bombe le poitrail de l'Ossète.
Le poète minéral a l'art de l'image qui glace par sa vérité. Qu'il parle de son froid existentiel ou celui de la « rose sous la neige ». Il a la formule incisive et heureuse : Après minuit le coeur rôde en maraude/ il va chapardant le silence interdit.
Le naturalisme mandelstamien aligne cris, « mèche fumante », « succulentes palombes » ou « la vieille peur lancinante ».
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Un autre classique. D'aujourd'hui. Un immense Palestinien, récemment disparu. Lire Mahmoud Darwich, c'est confronter sans cesse la plume légère, vive, inaltérable avec la brusquerie du réel, de la violence affligée aux regards.
Actes Sud propose le dernier livre du poète : La Trace du papillon – Pages d'un journal (été 2006- été 2007). Cent quatre-vingt-douze pages. Traduites de l'arabe par Elias Sanbar.
Poèmes versifiés, en prose , proses tout court suffisent à souligner l'art du poète: personnifiant, ossifiant l'image qui serait trop charnue, effilant la vision, sans omettre l'œil du philosophe expert en contemplation sensible, sans oublier l'humour grave, l'humour teinté d'acidulé veux-je dire :
Le temps s'est envolé et je ne me suis pas envolé avec lui...
(…)
Grain de beauté dans la lumière qui fait signe
(…)
L'arbre est le frère de l'arbre ou son bon voisin.
(…)
L'air blanc devint plus dense, plus lent et il se répandit dans l'atmosphère tel le coton cardé.
Le poète-papillon carde ses vers, tisse ses toiles quotidiennes. « Tant d'herbe a poussé sur les murs ».
Un oeil, je vous dis. Près de repérer sans cesse comme l'Antonioni de Profession reporter, une tache sur un crépi d'Almeria tout blanc.
Le poète est mort à Houston en 2008.
*
Croate, Belge, professeur à l'Université de Bihac (Bosnie-Herzégovine), Tomislav Dretar est un poète qui se traduit en français, aidé de son ami éditeur Gérard Adam, qui l'a fait connaitre au public. Voici Parole, mon logement social, publié en octobre 2010 (98 grandes pages, Ed. M.E.O.),
après « Aux portes de l'inaccessible », ibid., 2009.
L'humour, le naturalisme social, l'écriture baroque font de l'univers de Tomo un monde attentif aux fibres urbaines, aux reliefs nombreux de la ville, entre murs et consciences.
Sa manière d'alléger le réel , qui lui a été si lourd, puisqu'il dut s'exiler ici, à Bruxelles, sous ces ciels de pluie et de brume, nous vaut des passages très poétiques autant qu'humains, pour qui veut lire en poésie autre chose que de la réalité plaquée et morne. Voilà un poète qui sait ce qu'écrire poésie veut dire. Il a du souffle, de l'inventivité, des ressources en dépit des grisailles :
Le ciel est si généreux à Bruxelles chaque jour il le couvre de brume
Lui lave le visage toute la nuit pour qu'il ait des pensées plus claires
(…)
La parole est mon logement social
Je l'ai dit je suis poète
Et il est naturel pour un poète d'habiter la parole
Acide, notre auteur l'est. Ironique, certes. Voltairien, souvent. Humain, jusqu'à la lie :
La tristesse bosnienne ne monte pas au ciel...
(…)
la Foire du Livre
N'est qu'une cohue autour de livres au rabais
On le comprend : qu'il n'aime pas la fausse littérature qui s'étale de nothomb en schmitt, cela va de soi, quoiqu'il faille des pages pour tous les yeux, n'empêche, sa poésie n'est pas au rabais, elle. Elle suscite, elle enfle, elle s'érotise, elle s'expose:
Et moi je ne serais pas poète si une fille aux seins pointus/ Ne m'avait donné à sucer la différence de plaisir entre/ La catharsis de l'esprit et du purgatoire céleste/ un rien plus bas que le cœur
Lecteur de Cliff, Bruciël, auteur entre autres de « L'iris audacieux » (1980), est aujourd'hui le récitant d'un Bruxelles, non idéalisé, dont seules les brocantes donnent l'illusion d'une vie peu chère. Bruxelles vu par un poète européen, qui a toujours le souci d'élever le débat ou la poésie au débat réflexif, sans tomber dans les niaiseries idéologiques qui s'entendent çà et là, ailleurs.
*
Ce livre, découvert à Séville, vient de sortir de presse à Barcelone, et attend un passeur.
Le premier livre d'une nouvelle collection « Reverso » 1 : Canciones que no fueron de Diego Vasallo ( Ed. Huacanamo, 08041 Barcelona, 120 p., illustrations en noir et blanc)
Le petit livre, très soigneusement présenté, est illustré par le poète , par ailleurs peintre.
L'auteur espagnol tient ici le journal de quelques années de vie quotidienne à San Sebastian ou à Madrid .
En voici quelques fragments datés, qui donneront l'écho d'une poésie, intime, mélancolique, de vers de passages dans les lieux aimés :
2004
Madrid, febrero
Té o café
por las tardes
y vino
por las noches.
En eso consiste (casi) todo.
No mucho mas. (p.19)
Madrid, février
Thé ou café
pour les siestes
et vin
pour les nuits.
Et c'est à peu près tout.
Il n'en faut pas plus.
(…)
et page 77 (février 2007 – San Sebastian)
Les arbres,
le vent.
L'intimité
d'un instant,
dans l'interminable galerie
des fracas.
L'écho atténué
de l'oubli.
Les arbres,
le vent.
Ph. Leuckx