Prof. Gvozden Eror: L'idée de la nécessité de l'interprétation (Serbie)

Publié le par Thomas Dretart

ETYMOLOGIE / etymology

ETUDE SEMANTIQUE / Definitions

COMMENTAIRE / Analysis

L'idée de la nécessité de l'interprétation (d'un texte littéraire) implique que l'on admet (1) qu'il existe un sens (ou des sens) sujet à la compréhension et à l'interprétation, partiellement ou en totalité, (2) que le sens en tant que tel n'est pas un phénomène secondaire dans la nature et la structure de l'œuvre littéraire, et (3) que ce sens réel n'est guère évident ni clair, mais complexe, compréhensible seulement grâce à l'érudition, ou bien ambigu, indéfini (sinon même variable), plus ou moins caché. D'après Paul Ricœur, l'interprétation «est le travail de pensée qui consiste à déchiffrer le sens caché dans le sens apparent, à déployer les niveaux de significations impliqués dans la signification littérale» (Le conflit des interprétations, Paris, 1969).

 

I. Du point de vue historique, le développement, les méthodes, les types d'ars interpretandi d'un texte littéraire sont étroitement liés au développement de l'herméneutique en tant que logique d'interprétation ou théorie générale de compréhension et interprétation du [des] sens.

Les différents aspects et motivations des interprétations se sont clairement montrés déjà dans la Grèce antique. La défense de Homère et Hésiode critiqués à cause des descriptions des dieux à l'exemple des humains (chez Xénophane, ainsi que chez Platon dans La République) a motivé le développement des interprétations allégoriques (chez Métrodore, Théagène, Stésimbrote), ainsi que dans l'école cynique (Antisthène), et, surtout, chez les stoïciens qui ont approfondi une telle interprétation jusqu'à en faire une méthode. Chez les néo-platoniciens (Jamblique, Porphyre) l'emploi de la méthode allégorique est dû à l'aspiration de construire une interprétation consistante des dialogues de Platon et des mythes traditionnels, de les harmoniser et les associer. 

 

Tout en se confrontant à l'interprétation allégorique, dans le cadre de la tradition antique philologique se développait l'accès grammatical et historique à l'interprétation des textes. Un tel accès a surtout été approfondi dans l'école philologique alexandrine où ̵ grâce aux raisons pratiques imposées par les besoins de classer, dans les bibliothèques, l'héritage littéraire de la Grèce ̵ ont été construites des méthodes spéciales de commentaires et de classifications des œuvres qui sont devenues les bases des techniques des interprétations (Aristarque, Hipparque, Zénodote). Ainsi a été formé, en opposition aux analogies symboliques dans la méthode allégorique, le principe des analogies stylistiques, grammaticales et historiques dans la méthode d'exégèse exacte. Ces différences s'exprimaient alors, par exemple, dans le conflit de l'école alexandrine avec la philosophie de Pergame (étant donné que Cratès de Mallos a introduit à Pergame le principe stoïcien de l'interprétation allégorique).

 

Ces approches opposées vont marquer aussi l'histoire de l'interprétation de la Bible, c'est-à-dire de l'exégèse biblique. D'abord s'est manifesté le conflit entre les écoles théologiques d'Alexandrie et d'Antioche, car cette dernière expliquait l'Ancien Testament strictement à l'aide de principes grammatico-historiques (Théodore d'Antioche, par exemple). D'autre part, Philon et Clément, ensuite Origène et saint Augustin, ont établi les canons d'interprétations, fondés sur l'approche allégorique, dominant dans la théologie chrétienne jusqu'à l'apparition de Luther et Erasme. Les interprétations allégoriques de la Bible et de Virgile (et d'autres poètes de l'Antiquité, la plupart tout autant «moralisés») s'unifient au Moyen âge: ainsi l'allégorie devient le fondement de toute interprétation de texte.

Pendant le Renaissance se développe l'interprétation des œuvres classiques sur la base de l'ensemble des règles de la philologie, et même la notion de «critique» devient égale à la notion de «grammairien» (Policiano), c'est-à-dire que la tâche du critique serait de rédiger et corriger des éditions des textes classiques, en déterminant l'authenticité et en corrigeant les erreurs des lectures antérieures. C'est surtout la découverte de la Poétique d'Aristote au XVIè siècle qui a produit toute une série de commentaires et d'interprétations de cette œuvre (Robortello, Maggi et Lombardi, Vetori, Castelvetro, Piccolomini). Mais, c'est l'exégèse biblique qui a le plus contribué à l'approfondissement de la pensée herméneutique. Encore une fois se sont trouvés confrontés deux types d'interprétations de l'Ecriture sainte, cette fois-ci dans l'antagonisme de la théorie protestante, fondée sur la thèse de la possibilité de comprendre les livres saints par eux-mêmes, en appliquant l'analyse grammatico-historique, et de l'orthodoxie catholique, doctrine de la tradition dans l'exégèse de la Bible. Clavis de Flacius (1567) donne une théorie herméneutique approfondie en s'appuyant sur les thèses de Calvin. Après lui viennent Baumgarten, Semler, Micaelis, Ernesti.

 

Ainsi, on arrive déjà à l'œuvre de Schleiermacher, qui marque le début du courant de l'herméneutique contemporaine dans lequel nous reconnaissons aujourd'hui trois étapes fondamentales: d'abord à la transition entre le XVIIIè et le XIXè siècles les analyses des possibilités de la compréhension en général, liée à la méthode de la philosophie transcendentale allemande (Schleiermacher), ensuite, à la transition entre le XIXè et le XXè siècle une orientation envers la formation de l'herméneutique en tant que théorie et méthodologie générale des sciences de l'esprit (Dilthey), et enfin au XXè l'herméneutique philosophique avec des fondements ontologiques, sous l'influence des conceptions de Heidegger de la compréhension (proche aussi de l'herméneutique théologique contemporaine), ainsi que la fondation de l'herméneutique critique (Habermas), inspirée, en premier lieu, par les écrits de Marx et Freud. Pendant toutes ces périodes, les textes littéraires ont également été l'objet d'analyses dans le contexte herméneutique. D'ailleurs, déjà Schleiermacher a été en contact avec Frédéric Schlegel qui avait l'intention de codifier une herméneutique romantique, et estimait que l'interprétation (dans le cadre de la critique et de la philologie) n'est pas une science mais un art.

 

Il est important de remarquer, à ce point, que le développement de l'herméneutique contemporaine a deux courants, tous les deux s'appuyant sur la tradition herméneutique, et ayant tous les deux de l'influence sur l'herméneutique littéraire contemporaine. D'un côté l'on peut constater la ligne Schleiermacher-Dilthey-Betti, qui représente le courant de l'herméneutique méthodologique, et de l'autre la ligne Dilthey-Heidegger- Gadamer, qui représente le courant de l'herméneutique philosophique au sens propre: à la «Teoria generale della interpretazione» d'Emilio Betti (1955) est confronté le modèle ontologique de Hans-Georg Gadamer pour lequel «le problème de l'herméneutique outrepasse les limites posées par l'idée de méthode telle que la conçoit la science moderne» (Wahrheit und Methode, 1960).

 

II. Pour que l'interprétation d'un texte littéraire soit acceptée en tant qu'approche légitime des études contemporaines, et non comme une explication dans le cadre de la lecture biographique, il a d'abord fallu déplacer le centre d'intérêt des recherches de l'auteur vers l'œuvre, c'est-à-dire, rompre avec la thèse positiviste que l'œuvre ne peut être comprise que si l'on connaît à fond son auteur. Wolfgant Kayser, l'éminent représentant de la méthode (analyse) immanente à l'œuvre littéraire (werkimmanente Methode) soulignait que le poète n'est guère présent dans la véritable matière de la science de la littérature, c'est-à-dire que le poète n'est pas immanent à l'œuvre littéraire (Das Sprachliche Kunst-werk, 1948). Comme Emil Staiger, Kayser a aussi contribué à l'abandon de la méthode, jusqu'à alors prédominante, nommée la «geistesgeschichtiche Methode». En effet, Kayser pensait -et c'est une remarque qui n'a guère perdu de son actualité- que le défaut fondamental de ce type d'étude historique du domaine de l'esprit consiste dans l'opinion que l'idée dans l'œuvre littéraire est identique à l'idée dans les réflexions philosophiques, et que, à cause de cela, l'on peut, sans nuancer, la dégager de ce qui l'enveloppe dans le texte. Par contre, dans sa méthode immanente à l'œuvre, Kayser optait pour une analyse de la structure de l'œuvre littéraire, en mettant au premier plan les questions et les procédés de l'interprétation littéraire. Staiger aussi, avec son «art de l'interprétation» suivait le principe de l'autonomie de l'œuvre littéraire et postulait que seulement ce qui est réalisé dans la langue concerne les études littéraires, et que pour l'interprétation littéraire s'applique également le cercle herméneutique (qui n'est plus pris en tant que «vitiosus»), c'est-à-dire que l'ensemble est étudié à partir du particulier et le particulier à partir de l'ensemble (Die Kunst der Interpretation, 1955).

 

Ces deux représentants de la méthode de l'interprétation ont été influencés par la pensée phénoménologique de Husserl, et surtout Heidegger, mais, pour le développement de la théorie littéraire contemporaine et le rôle de l'interprétation la théorie du phénoménologue polonais Roman Ingarden sur les couches de l'œuvre littéraire a une importance exceptionnelle. Ingarden différencie une couche des aspects, c'est-à-dire un schème d'aspects, qui n'est «rempli» que par le lecteur qui l'actualise et le concrétise, lors de quoi, naturellement, peuvent se produire différentes compréhensions esthétiques. Dans la couche des aspects et la couche des objets, d'après Ingarden, il existe des «places d'imprécisions», de même que dans la couche linguistique l'unité de signification a un sens qui est, d'une manière spécifique, ambigu, «opalisé» (Das literarische Kunstwerk, 1931). Et bien que le lecteur doive, lors de la concrétisation de l'œuvre, se soumettre aux suggestions et aux directives qui proviennent de l'œuvre, il l'effectue d'une manière individuelle.

C'est pourquoi Ingarden a reproché à Staiger de n'avoir pas touché le vrai problème de l'interprétation, qui est que maintes interprétations de la même œuvre sont possibles (Vom Erkennen des literarischen Kunstwerkes, 1968).

 

Que, dans une certaine mesure, l'œuvre soit ouverte aux différentes lectures et interprétations, qu'elle contienne une certaine pluralité potentielle de sens ̵ ce sont des idées que nous trouvons aussi chez d'autres théoriciens et dans d'autres contextes de réflexions. Déjà avec le titre de son célèbre livre Seven types of Ambiguity (1930) le représentant du New Criticism britannique William Empson avait annoncé sa conception de l'ambiguïté de sens en tant que condition sine qua non de la langue poétique, les mots et les structures grammaticales agissant en même temps de manières différentes. Par un tout autre abord, Umberto Eco a, comme le souligne le titre de son livre Opera Aperta (1962), défini sa conception de l'œuvre d'art comme étant une œuvre ouverte, sujette à des milliers d'interprétations différentes tout en restant inaltérée dans son unicité propre. Etant comme Eco sous l'influence des idées philosophiques de M Merleau-Ponty entre phénoménologie et existentialisme, Serge Doubrovsky a aussi proclamé «ouverture absolue, pluralité, ambiguïté insurmontables de l'écrit», et que l'œuvre littéraire «se définit par les sens qu'elle aura tout autant que par ceux qu'elle a et ceux qu'elle a eus» (Pourquoi la Nouvelle Critique, 1967). Nous retrouvons les mêmes idées chez Roland Barthes qui signalait «une disposition de l'œuvre à l'ouverture; l'œuvre détient en même temps plusieurs sens, par structure, non par infirmité de ceux qui la lisent» (Critique et vérité, 1966). Mais, en constatant que «l'œuvre propose, l'homme dispose», Barthes a souligné aussi l'importance du rôle du lecteur, rôle auquel (y compris le rôle du critique comme lecteur) une attention de plus en plus grande va être portée. Déjà I.A. Richards a remarqué l'importance du lecteur pour la réalisation du sens de l'œuvre littéraire, proclamant que pas un parmi les écrivains ne donne le contexte total qui devrait diriger les lecteur lors de la lecture et que le lecteur lui-même doit en introduire la plus grande part (Practical Criticism, 1929; Interpretation in Teaching, 1938). Pourtant, il faut le dire, tout ceci était encore bien loin d'une construction détaillée, établie, par exemple, par Umberto Eco dans son Lector in fabula (1979): le texte est, dans ce livre, un produit dont la destinée interprétative doit être une partie composante de son mécanisme génératif: l'auteur empirique formule l'hypothèse du Lecteur Modèle, mais le lecteur empirique, lui aussi en tant que sujet concret de cet acte de coopération, doit émettre une hypothèse sur l'auteur en l'extrayant des éléments donnés par la stratégie textuelle.

 

Mais, ce n'est que l'esthétique de la réception qui a apporté une doctrine théorique accomplie, complètement fondée sur l'analyse de la réalisation définitive du sens de l'œuvre à travers la compréhension, conditionnée historiquement, du lecteur. En faisant cela elle s'appuie en grande mesure sur la pensée herméneutique contemporaine, surtout celle de H.G. Gadamer. Il s'agit, en fait, du concept d'horizon de Gadamer: «il n'y a pas plus d'horizon du présent qui puisse exister séparément qu'il n'y a d'horizons historiques qu'on puisse conquérir. La compréhension consiste bien plutôt dans le processus de fusion de ces horizons qu'on prétend isoler les uns des autres». Et «comprendre, c'est toujours interpréter» (Vérité et méthode). Dans l'esthétique de la réception de H.-R. Jauss, c'est le terme «horizon d'attente» qui est introduit (Literaturgeschichte als Provokation, 1970), et cette «esthétique» se référait aux œuvres d'art qui «dépassaient l'horizon d'attente de leur premier public et qui, grâce à leur plénitude de sens, suscitaient ensuite une riche histoire interprétative». Pour Jauss, explicitement, «l'esthétique de la réception fait une profession de foi herméneutique et se situe dans le champ des sciences de sens» ; c'est «une herméneutique qui ouvre le dialogue entre le présent et le passé et qui intègre la nouvelle interprétation dans la série historique des concrétisations du sens» («Esthétique de la réception et communication littéraire», Actes du IXè Congrès de l'AILC, 1979). La thèse qu'il faudrait mettre l'accent sur la réception littéraire, l'activité de la compréhension et de l'interprétation du lecteur dans son temps, est ensuite exprimée aussi dans les autres approches semblables, comme la reader-response criticism dans les théories littéraires anglo-américaines.

 

III. La situation actuelle dans le domaine des interprétations des textes littéraires est caractérisée par une exceptionnelle diversité des approches méthodologiques. Les raisons d'une telle situation sont multiples. En premier lieu, il s'agit de la dualité du développement des études contemporaines de la littérature. D'un côté l'on argumente, approfondit et varie l'idée de l'autonomie du texte littéraire comme tel (et non comme un phénomène ou même un document d'ordre psychologique, social, philologique). Parallèlement, on insiste sur la fondation des méthodes spécifiques des études littéraires, plus ou moins scientifiques. De l'autre côté, l'œuvre littéraire est analysée dans tous ses contextes, et principalement ceux constitués par la relation de l'œuvre avec le lecteur. D'où, aussi, les tendances vers la pluridisciplinarité qui se veut légitime dans le domaine des études littéraires, y compris les emprunts des procédés du structuralisme et de la sémiologie, qui, à l'origine, ne se rapportaient pas à la littérature. Tout cela produit naturellement des modèles différents d'interprétations des œuvres littéraires.

 

Outre cette dualité des études contemporaines de la littérature, il en existe une autre qui a assez d'aspects communs avec la première: en effet, il s'agit des différences méthodologiques qui se définissent, habituellement, par les notions: «intrinsèque» et «extrinsèque». L'interprétation (ou critique) intrinsèque se lie à la «werkimmanente Methode» en Allemagne, au «close reading» en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis (New Criticism), ainsi qu'à la méthode qui est la plus ancienne ici, bien qu'en premier lieu d'orientation didactique, la méthode française de «l'explication de texte» (qui devait, selon Lanson, dans un esprit positiviste, les étudiants rendre capables «de trouver dans une page ou une œuvre d'un écrivain, ce qui y est, tout ce qui y est, rien que ce qui y est».(Méthodes de l'histoire littéraire, 1925).

 

On englobe généralement dans les interprétations extrinsèques les différents aspects de la critique philosophique (et même celle des théoriciens de l'herméneutique, Heidegger et Gadamer), des interprétations psychanalytiques et sociologiques, etc. Il est question des interprétations préoccupées par les aspects de l'œuvre littéraire qui font partie, d'après Roman Jakobson, du domaine de sa fonction référentielle: l'œuvre est alors comprise comme un agrégat mécanique des fonctions (bien que «en fait, les intentions d'œuvres poétiques sont souvent en étroite relation avec la philosophie, avec une morale sociale, etc.») (Questions de poétique, 1973). Il faut mentionner ici les différences des approches méthodologiques qui apparaissent comme des différences entre les interprétations de la poésie et les interprétations de la prose. La «Kunst der Interpretation» de l'école de Staiger, de même que le «close reading» de l'école de «New Criticism» se rapportaient exclusivement aux interprétations des œuvres lyriques. Les œuvres littéraires en prose, avec un langage référentiel développé, ont très souvent inspiré des procédés d'interprétations qui s'éloignaient de la lecture «immanente» supposée.

 

Enfin, un éventail des positions méthodologiques se manifeste dans la question de la nature de la pluralité des interprétations: du «monisme» inconditionné jusqu'au relativisme presque absolu. C'est un problème qui est étroitement lié aux différents points de vue sur la nature de la signification dans la littérature: le sens ou la pluralité des sens. La conception d'un sens singulier (et d'une unique interprétation adéquate) est la plus développée par E.D. Hirsch; il établit une différence entre le sens (meaning), se rapportant à ce que le texte représente par une suite de signes que l'auteur a noté et la signification (significance) se rapportant à une certaine relation entre le sens donné et une personne ou une situation. La signification, donc, sous-entend toujours un aspect de relation, tandis que le sens du texte est le pôle constant, inchangeable de cette relation. L'horizon qui donne un fondement aux conclusions sur le sens textuel est «un horizon intrinsèque» du texte, il est stable et en soi identique; le but de l'interprétateur est de définir le plus précisément cet horizon du texte (et en même temps l'horizon de l'auteur) et d'exclure avec soin les propres associations fortuites (Validity in Interpretation, 1967).

Complètement opposée à celle-ci est la théorie extrêmement relativiste d'un autre auteur américain, Stanley Fish (le représentant de reader-response criticism): le véritable auteur de l'œuvre est le lecteur! (Is there a Text in this Class?, 1980). Pour Fish, le critique qui conçoit ses analyses sur la base des descriptions syntaxiques du texte les conçoit sur des interprétations: les faits desquels il parle y existent, mais seulement en tant que conséquences du modèle interprétatif qui les a, en réalité, produits. Donc, il n'y a guère de choix entre l'objectivité et l'interprétation, seulement entre l'interprétation qui n'est pas reconnue comme telle et l'interprétation qui est consciente de l'être («Interpreting the Variorum», Reader-Response Criticism, 1981).

 

Les autres conceptions se trouvent entre ces deux extrêmes: Doubrovsky pense, par exemple, que ̵ pour ce qui est de l'«ambiguïté, surdétermination, polyvalence significatives» ̵ «ce foisonnement, pourtant, n'est pas une anarchie: il est orienté». Il dira aussi, en ceci proche de Hirsch, que «les significations diverses renvoient à un sens ultime, qui en fait l'unité intime, donnée dans la totalité concrète de l'objet» (Pourquoi la Nouvelle Critique). Paul de Man, représentant éminent de la critique de la déconstruction, croit, par contre, que l'interprétation ne représente rien d'autre que la possibilité de se tromper, puisque une certaine mesure de cécité (blindness) est une des caractéristiques de toute la littérature: ainsi est confirmé que l'interprétation dépend absolument du texte et le texte de l'interprétation (Blindness and Insight, 1971).

IV. Bien qu'une vague d'interprétations des textes littéraires se soit manifestée déjà au milieu de notre siècle, cette approche de la littérature n'a pas été acceptée unanimement. La position négative de Susan Sontag envers la pratique de l'interprétation de nos temps est fondée sur la comparaison suivante: «The old style of interpretation was insistent, but respectful; it erected another meaning on top of the literal one. The modern style of interpretation excavates, and as it excavates, destroys; it digs» behind «the text, to find a sub-text which is the true one» (Against Interpretation, 1961). Une opinion sceptique sur l'interprétation peut être fondée également sur d'autres raisons. Il est possible, par exemple, de postuler que la signification de l'exubérance de l'interprétation aujourd'hui doit être recherchée dans l'absence des normes générales dans la littérature moderne, c'est-à-dire dans

l'incapacité de l'étude moderne de la littérature de suivre une production littéraire exemplaire (Milivoj Solar, Književna kritika i filozofija književnosti, 1976). On pourrait soutenir dans une sorte de paradoxe, comme le fait Jonathan Culler plaidant pour la théorie de la déconstruction, qu'il est nécessaire d'aller «beyond interpretation», donc que la compréhension de la littérature ne se réalise pas dans la compréhension (et l'interprétation) du texte littéraire, mais dans l'examen des activités de l'interprétation, de telle façon que puisse être explicitement exprimée la grande quantité du savoir tacite qui permet à l'œuvre d'avoir un sens -qui pourrait s'appeler «la compétence littéraire» (The Pursuit of Sign, 1981).

 

Encore que les interprétations contemporaines des œuvres littéraires soient, au sens méthodologique, loin d'être de simples paraphrases du «contenu» d'une œuvre littéraire ou des «traductions» d'une suite des éléments du texte X, Y, Z (d'après la logique ironisée par S. Sontag: X signifie A, Y ̵ B, Z est C), il est vrai que certaines questions restent ouvertes dans la théorie de l'interprétation. L'idée de l'herméneutique littéraire est à l'ombre de l'herméneutique générale et philosophique, bien que ses points de cristallisations- que l'interprétation philologique véritable est conditionnée par le caractère esthétique du texte, et que la connaissance est conditionnée par son historicité, ainsi que par l'historicité de la compréhension- ont été soulignés par Peter Szondi (Einführung in die literarische Hermeneutik, 1975).

Sur le plan de la pratique, un problème particulier est impliqué dans la question du critère de la validité d'une interprétation, question qui devient importante dans la situation où nous nous trouvons souvent en face d'une multitude d'interprétations d'un texte, d'interprétations qui sont non seulement différentes, mais, et cela même assez fréquemment, opposées, avec la même ambition de découvrir ce qui est essentiel (quoique souvent l'approche soit aussi partielle, fragmentaire). Parmi les critères mentionnés l'on trouvera, par exemple, la plausibilité ou la cohérence, la légitimité, la correspondance, l'opportunité générique (Hirsch), l'homogénéité, la cohérence structurale et la saturation (de tout objet) (Barthes), ou la pertinence, la cohérence, l'historicité et l'intertextualité métadiscursive (P. Cornea), etc.

 

Si l'interprétation doit être non seulement ars mais aussi scientia, selon le développement des études contemporaines de la littérature, il faut alors adapter «le travail de pensée» aux aspects spécifiques du signe linguistique et littéraire ̵ qui s'appuie non seulement sur la compréhension rationnelle mais aussi sur la part de l'affectivité et de l'imagination ̵ ainsi que différencier le sens littéraire (artistique) du sens philosophique, moral, social, etc. A ce sujet se pose la question de la place de l'interprétation par rapport à la critique, l'histoire et la théorie de la littérature.

Certainement, maint commentaire textuel est un mélange d'interprétation et de critique (Barthes: la critique «déchiffre et participe d'une interprétation», Critique et vérité). Il faut constater tout de même qu'une espèce de textes sur la littérature est fondée complètement sur des bases herméneutiques, et veut être comprise justement en tant qu'interprétation, comme une lecture différente de la critique au sens restreint du mot (car elle ne met pas l'aspect axiologique au premier plan, quoique l'importance littéraire de l'œuvre dont il s'agit soit généralement sous-entendue), mais aussi différente de l'histoire de la littérature (car elle est concentrée seulement sur une œuvre analysée en détail, sur sa structure et sa signification), et qui assurément ne constitue pas un domaine théorique (bien que l'interprétation s'appuie souvent sur quelque théorie ou est même son application directe). Enfin, même hors de ce type de textes, la composante herméneutique est assimilée aussi dans la plus grande partie des théories de la littérature contemporaine (surtout au sens méthodologique), où elle devrait contribuer à la réalisation de l'ambition d'élaborer une science de la littérature.

 

Gvozden Eror

 

Institut de Littérature et d'Art de Belgrade

 

BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

 

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